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Lassana Diakité - Prison

 


Titre : Prison 2019 - 2020

Auteur : Lassana Diakite

Date de publication : 2021
Autoédition sur Amazon


La chronique est faite suite à un service presse.


Attention paradoxe : ce livre est une évasion !


Pour lire ce livre, il faut se déconnecter de tout a priori et se laisser embarquer dans un discours qui ressemble au tourbillon dans la rivière : les phrases s'enroulent, s'enchaînent, se succèdent dans un flow de slam, au rythmes des clac-clac des portes des cellules. Aucune recherche de mise en scène évocatrice, le brut de décoffrage. Le détenu vu de l'intérieur : sa joie, sa peine, sa honte. Les illusions qui tombent et la bouée de sauvetage de la famille qui est avalée parfois par les cantines et les relations dangereuses en milieu carcéral, mais qui surnage au final envers et contre tout. Le flow de cette narration décousue rend l'identification totale. L'écriture presque automatique à certains moments se libère de tout présupposé. Dans cette confiance inouïe et qui frise l'inconscience, l'auteur ouvre au public les méandres de réflexions ultrapersonnelles.
Quel courage, déjà et quel rapport solide avec soi-même !




En fait, je ne sais pas vraiment ce qu'un détenu en prison aurait besoin de lire, et si un tel témoignage peut éveiller en lui le désir de bien faire. Je craindrais peut-être à tort l'effet paradoxal.
Mais ce dont je suis sûre, c'est que ce témoignage sensible humanise, partage, rapproche. Pour celles et ceux qui connaissent des gens incarcérés et qui se demande comment on peut dompter sa colère ou son désespoir, disons que cet ouvrage est une voie, un exemple de hauts et de bas qui a des arts de film en accéléré, quand la nuit, le jour, les nuages, le soleil se succèdent à grande vitesse sur une vidéo TikTok. On ne souhaite à personne cette épreuve limite mais on se souvient quand même que notre liberté ne tient qu'à un fil. Disons que Lassana a trouvé moyen de renouer ce qui a été brisé.


Attention innovation : le storytelling non formaté !


Car il y a des gens qui savent naturellement raconter des histoires.
Il suffit que vous acceptiez de répondre aimablement pour qu'ils vous harponnent aussitôt et captent votre attention par l'énergie de leur discours. Ce sont des conteurs, des gens qui savent que nos vies sont régies par l'émotion plutôt que par la logique et que là où vous mettrez votre attention, là vous guideront vos pas.
Les conteurs mettent de la magie au quotidien car ils ont l'art de la métaphore, c'est-à-dire de la transposition d'univers à univers plus ou moins parallèle.
En même temps, il faut se les farcir, car si vous aviez prévu de tracer votre route de façon rectiligne, il vaut mieux ne pas chercher à vous accrocher et vous laisser embarquer dans les chemins de traverse, hors des sentiers battus, ailleurs.
Lassana fait partie des conteurs qui vous font voyager, avec leur accent ensoleillé... Et leurs fautes d'orthographe !



Attention : Préjugés à reconsidérer !

Avec Lassana, l'échange a été simple et téléphonique : "J'ai écrit un livre, je vous envoie le fichier, j'ai besoin de vos conseils."
-- Je vous en prie."
Il m'a fallu entre 10 et 15 secondes pour repérer une brassée d'erreurs grammaticales et syntaxiques.
Perplexité. Soupir. Lassitude. Abandon.
"Lassana, désolée, je ne peux pas lire ça, il vaut mieux corriger." Envoyé par messenger.
Il m'appelle, bien sûr, charmant, naïf, poète, conteur. Il encaisse, on lui a dit 1000 fois déjà mais quoi ? Quel rapport entre les fautes d'orthographes et son propos ? Et même plus, il respecte l'homme qu'il était en prison et qui écrivait ce qui lui venait. Et pourquoi cette fidélité, cette authenticité, cette connexion au réel ne serait-elle pas reconnue comme valable ? pourquoi devrait-il être disqualifié sans même être lu sur des critères, qui franchement saoulent tout le monde et ne concernent certainement pas son lectorat ?



En accompagnant des auteurs indépendants, au fil du temps, je vois bien que le succès consiste davantage à viser une seule pomme qu'à planter tout un pommier. Lassana destine son livre à ceux qui sont en prison pour leur éviter les pensées noires, pour soutenir leur moral, pour éviter les mauvais coups. C'est plutôt gonflé, comme projet ; se dépêtrer soi-même de sa peine, c'est déjà un challenge, encore encourager les autres, voilà qui me paraît pour le moins aléatoire. Mais !
J'aime les défis.
J'aime les gens, les métaphores, les sagesses.
J'aime bien quand Lassana me raconte quatre histoires drôles d'affilée pour me convaincre de sa capacité à remonter le moral des autres, même dans les situations désespérées.
Et surtout, il ne perd pas le nord, il sait exactement ce qu'il veut, comme Guillaume Tell visant la pomme. Pour un témoignage, c'est de bon augure.
Alors j'accepte.

En apéritif, je lui envoie un communiqué de presse pour dire que ses fautes d'orthographe témoignent de la vérité de la situation vécue (et non pas de son désintérêt pour la grammaire française)
En hors-d'œuvre, je lui propose un service presse. Me voilà au rapport. D'où cette chronique et toute ma gratitude si vous avez lu jusqu'ici.
En plat de résistance, c'est là qu'il faudra faire preuve d'inventivité. Je l'ai lu d'une drôle de manière, ce livre. 
C'est un témoignage, c'est sûr mais pas des conditions objectives de détention.
C'est une plongée extraordinaire dans les circonvolutions cérébrales d'une pensée qui tourne sous son crâne comme un lion en cage. Je l'ai lu en apnée comme dans le Grand Bleu. J'y ai perdu mes repères, mon l'action, mes préjugés. L'auteur surfe entre la poésie avec des formules cultes, la philosophie avec des considérations sages et l'essai sur la prise de distance avec la réalité immédiate par le pouvoir de la force mentale. Il est indépendant de À à Z. J'imagine que chaque chapitre pourrait être émaillé d'exercices utiles pour la sérénité, couplés au conseils de bonne conduite.
Car l'équation est simple : la bonne conduite, c'est la remise de peine, de la liberté en plus pour les condamnés, mais c'est plus que ça aussi : c'est la dignité vaille que vaille.

Je lui souhaite le meilleur à venir et de garder intacte la joie de vivre qu'il communique si bien.
Et comme dessert, je prendrai bien une rencontre dédicace suivie d'un débat... Sur la liberté d'expression, pourquoi pas ?

Titre : Prison 2019 - 2020

Auteur : Lassana Diakite


Pour retrouver ce livre : Version brochée ou ebook sur Amazon

Au programme pour la suite : La sélection 2020 du PAI

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